« Diplomatie » (2014) : quand Paris fut sauvée

Ariane Forgues
12 May 2014

Image Credit: Gaumont

Image Credit: Gaumont

Sorti le 5 mars dernier et inspiré de la pièce de théâtre de Cyril Gély, le film Diplomatie raconte l’épisode de la destruction prévue de Paris au cours de la Seconde Guerre Mondiale. Cette histoire qui se veut saisissante est servie par un film très réussi. Cependant, comme dans toutes les productions historiques, il est parfois difficile de tracer avec certitude la ligne qui sépare la fiction de la réalité.

Le scénario de ce film semble totalement improbable, et pourtant, c’est bien sur l’Histoire avec un grand « H » qu’il est basé. Nous sommes dans la nuit du 24 au 25 août 1944, et le général Dietrich Von Choltitz est sur le point d’exécuter l’ordre direct d’Adolf Hitler : faire sauter Paris. Le raisonnement du Führer est simple. Est-il légitime de voir la capitale française rayonnante alors même que Berlin fut bombardée par les Alliés ? La décision est sans appel, Paris doit s’effondrer. Alors que le gouverneur allemand de Paris s’apprête à suivre l’ordre d’Hitler, il est soudainement interrompu par le consul suédois Raoul Nordling. Ce dernier, représentant d’un pays neutre, va alors tout mettre en oeuvre pour de persuader Von Choltitz de ne pas suivre l’ordre insensé d’Hitler.

Le spectateur est ainsi embarqué dans un huis-clos, porté par l’intensité du dialogue entre l’Allemand et le Suédois, tous deux résidents parisiens, tous deux soumis à l’extrême tension politique de la guerre. Le titre du film est court et simple : Diplomatie. Et pourtant, il résume à lui seul la totalité de l’intrigue. Raoul Nordling doit en effet user de toutes les stratégies diplomatiques à sa disposition afin de persuader le général de renoncer à son projet, alors même que des soldats allemands parcourent les rues de la capitale en disposant des bombes sous les ponts et sous les lieux les plus symboliques de la ville, comme la Tour Eiffel, le Louvre, Notre-Dame et  l’Opéra. Le sort de Paris est ainsi entre les mains d’un seul homme. Un seul mot du général, et la lumière de la Ville est réduite à néant. Porté par un duo d’acteurs grandiose, le film traite cinq thèmes qui, tous, tiraillent la conscience de Von Choltitz : le devoir d’obéissance militaire ; la rationalité politique – l’Allemagne étant sur le point d’être vaincue ; la protection de sa famille ; le devoir d’humanité envers les civils innocents ; et l’amour de Paris. C’est en particulier sur ce dernier point que se concentre l’intrigue, faisant du film une époustouflante déclaration d’amour à la Ville Lumière. Paris, cité de tous les rêves et de toutes les merveilles. Paris, restée invulnérable malgré la volonté du dirigeant nazi de raser le coeur de la nation ennemie. Paris, ville dont les descriptions somptueuses faites par le consul suédois et les splendides images signent un vibrant hommage.

Diplomatie relève avec brio la majorité des défis qui se posent à l’adaptation d’une pièce de théâtre à l’écran. Niels Arestrup et André Dussollier partagent l’écran, et l’alchimie entre ces deux grands acteurs du cinéma français rend l’ensemble de leur jeu prodigieux. Leur voix, leur gestuelle, leurs silences. Leurs silences. Dans ce huis-clos, dans ce face-à-face nocturne au coeur d’un hôtel particulier de la rue de Rivoli, le silence est primordial. C’est dans leurs silences que se joue l’avenir de Paris et ils réussissent à en rendre toute la tension palpable.  Même si l’on sait que Paris sera finalement sauve, chacune des pauses qui suspend le dialogue entre les deux protagonistes tient le suspense à son comble. L’enjeu était de taille : trouver deux acteurs puissants, capables de se fondre dans le costume de deux hommes de pouvoir que l’Histoire a retenus. Défi réussi. Messieurs, du fond du coeur, merci.

Il semble cependant nécessaire de rappeler les faits tels qu’ils se sont passés en réalité. L’Histoire mit bien en lumière les deux personnages présentés dans le film ; mais cet événement fut clairement romancé pour les besoins du scénario. Plusieurs points sont à souligner :

• Le général allemand et le consul suédois ne se sont sûrement pas rencontrés une seule fois et à huis-clos, mais régulièrement pendant plusieurs semaines et avec la présence d’interprètes. En effet, Von Choltitz ne maîtrisait pas la langue de Molière et Nordling pas davantage celle de Goethe. L’escalier secret qu’emprunte Nordling pour rejoindre les quartiers du gouverneur de Paris n’existe pas non plus.

• Nul ne saurait dire avec certitude si c’est par amour pour la ville lumière ou pour protéger sa famille que le général Von Choltitz a finalement décider de préserver Paris. Certains historiens avancent l’idée d’un calcul politique. La Seconde Guerre mondiale touchant à sa fin  – l’Allemagne étant presque vaincue – faire sauter la capitale française aurait eu des conséquences considérables sur le sort du général s’il venait à être fait prisonnier par les Alliés. Cependant, la culpabilité à l’idée de tuer des milliers de civils n’a probablement pas jouer le rôle qu’on lui prête dans le film, le général Von Choltitz déjà participé à la destruction de Sébastopol et de Rotterdam par le passé.

•Le manichéisme inhérent à la construction et interprétation des personnages de cinéma – et de théâtre –  a fait de Raoul Nordling une figure idéalisée. En effet, bien que le consul suédois ait joué un rôle important dans les négociations pour sauver Paris, il avait lui aussi des zones d’ombre. Certains historiens soulignent sa proximité avec Pierre Laval, homme politique du régime de Vichy, et son rôle potentiel comme intermédiaire du régime nazi.

•Enfin, Hitler n’a probablement jamais eu la volonté de faire sauter l’ensemble de la capitale. Si le Führer a en effet donné l’ordre de détruire la ville plutôt que de risquer de la rendre aux Alliés, ceci ne fut jamais officiellement formulé. Au-delà de sa volonté personnelle de détruire la richesse culturelle de ses ennemis, c’est avant tout parce que Paris était une position stratégique clef, qu’il a émis cet ordre. De plus, seuls quelques lieux précis de la capitale furent mis en péril, la stratégie politique passant avant la valeur sentimentale.

Vous avez désormais à votre disposition les principaux éléments factuels nécessaires à la mise en perspective de cette fiction historique que je ne puis que vous conseiller d’aller visionner !

Bande-annonce du film (sous-titres en anglais).

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