Le militant et l’impassible : regards croisés

Ariane Forgues
16 February 2014

Image Credit: Wikimedia Commons

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Où est l’exception ? Est-ce l’activisme français ou le flegme britannique ? Je ne saurais dire. Toujours est-il que comparer les cultures politiques des un(e)s et des autres est une expérience fascinante. Qui pourrait penser que, plus de cinquante ans après le lancement de la construction européenne, les esprits soient toujours divergents sur le Vieux Continent ? L’absence de militantisme politique m’a frappée à titre personnel à plusieurs reprises depuis mon arrivée à St. Andrews en septembre dernier. Venant d’un pays connu pour ses mouvements sociaux, venant en particulier d’une école de science politique ayant formé un nombre incalculable d’hommes et de femmes politiques, je considérais comme acquis le fait d’être entourée de militants en (quasi) permanence. Au point de consacrer chaque jour plusieurs minutes à la traversée du couloir principal de SciencesPo, au motif que je serai sans doute hélée par deux syndicats étudiants et au moins cinq partis politiques différents sur mon trajet vers la bibliothèque (c’est-à-dire sur une distance d’environ 15 mètres). Pas un jour sans tracts, sans pétitions. Des happenings. Des débats. Et des ventes de places pour la prochaine soirée étudiante, mais on s’éloigne du sujet.

Ce n’est donc pas sans surprise que j’ai découvert, au fil des mois, que l’engagement politique était presque inexistant dans la « Bulle », surnom dont la pertinence sort renforcée de ce constat. Les sections locales des partis politiques nationaux sont souvent invisibles (existent-elles ?), je n’ai encore jamais entendu parler d’un syndicat étudiant, et c’est assez frappant de constater que très peu d’étudiants militent dans les rues pour des causes politiques. La section locale des Jeunes Européens, créée il y a deux semaines et dont je fais partie, comprend davantage d’étudiants étrangers que de Britanniques. (Edit : il semble que cet enjeu politique à St. Andrews frappe les étudiants de façon synchronisée, je vous invite donc à lire le récent point de vue de Jo Boon, que je partage, dans The Saint). Cette observation est extensible à l’échelle nationale. Le fossé politique de part et d’autre de l’Eurostar s’était déjà illustré il y a quelques mois, lors du vote sur le mariage pour tous. Le débat fit rage en France. Les manifestations pro- et anti- s’affrontaient de façon récurrente dans les rues. Les accusations d’homophobie d’un côté, de soumission aux lobbies de l’autre, faisaient sans cesse la une des médias. Le combat frontal a ainsi créé une période politiquement fébrile pendant plusieurs mois dans l’Hexagone. D’après ce que j’ai pu observer ici, jamais la défiance n’atteindrait au Royaume-Uni les sommets qu’elle atteint en France, jamais avec une telle ampleur et une telle constance. Le flegme britannique a parfois du bon. Car à la même époque, le Royaume-Uni votait lui aussi la légalisation du mariage pour les gens de même sexe. Bien qu’une partie de l’électorat y soit opposé, le vote fut organisé chez les représentants du peuple, et personne n’y a trouvé à redire. A l’inverse, alors que le mariage gay était l’une des promesses de campagne du président actuel démocratiquement élu, l’Hémicycle et le gouvernement français ont été comparés à une « dictature socialiste ». Quel contraste ! La France est-elle trop politisée ?

Une chose est sûre, le débat public fait rage du côté continental, davantage que du côté insulaire. L’actualité le démontre une fois encore, les Français sont attachés au principe des mouvements sociaux. Il y eut récemment, trois dimanches de suite, trois manifestations de suite. La première contre l’extension du droit à l’avortement, la deuxième afin de manifester contre François Hollande (pour toutes les raisons que vous voulez) lors du « jour de colère » relaté dans le Saint, la troisième contre beaucoup de sujets liés de près ou de loin au mariage pour tous et à l’égalité hommes-femmes. Parole de Française, la politique s’immisce dans tous les débats. Partout. En permanence. Rares sont les journaux télévisés qui n’évoquent pas une affaire politique. Parmi les dernières en date, il y eut une confiscation de caméra à une équipe de télévision par un élu énervé ; un député claquant la porte d’un talk show en direct ; ou encore le scandale créé par Jean-François Copé, président de l’UMP, portant sur le livre « Tous à poil » qu’il disait à tort recommandé par l’Education Nationale. La discussion est désormais (à peu près) close sur le sujet, et les médias attendent patiemment la prochaine envolée polémique d’un homme ou d’une femme politique. Qui ne devrait pas tarder. Vue depuis le Royaume-Uni, il semble que la vie publique française se construit de remous et de faits divers politiques. Ainsi, lorsque vous entendez « les Français ne pensent qu’à ça », il pourrait bien s’agir de politique. Comme quoi. Alors qu’un sondage paru jeudi dernier annonce un nouveau record d’impopularité du président Hollande (16% des Français soutiennent son action), flotte dans l’air l’impression que le cycle de la contestation n’est pas terminé de l’autre côté de la Manche.

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